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Tome 2 - Episode 4



      Mark fut un visiteur docile. La jeunesse de sa guide n’était pas un motif de méfiance, ayant déjà pu apprécier sa parfaite connaissance des lieux. La promenade fut de toute manière relativement courte. Quelques rues traversées d’un pas alerte suffirent à les conduire aux abords d’un immeuble plus qu’imposant. Construit sur huit étages, la forme suggérée par les deux faces visibles de leur point de vue semblait se rapprocher du carré parfait. Entre les lierres accrochés partout sur les murs, les fenêtres se succédaient les unes aux autres à intervalle régulier, toutes identiques. Qu’avait-il donc pu abriter en son sein ? La question l’avait effleuré alors qu’ils gravissaient les marche d’un perron tout en rondeur, majestueux. Deux immenses pans de bois refermaient une entrée qui, au temps de sa splendeur, avait dû être vitrée. Malgré leur apparente robustesse, la petite fille réussit à leur libérer un passage d’une facilité déconcertante. C’est de l’intérieur qu’il remarqua les petites roues placées à leur base, mais son attention se recentra bien vite sur le hall étalé devant lui.
   Sorte de petite cours intérieur, on pouvait voir d’ici les huit étages s’élever vers le ciel. L’impression était réel, peut-être à cause de ce dôme de verre troué de part en part grâce auquel la lumière naturelle égaillait les lieux.  Des reliques de canapés et de tables basses s’éparpillaient un peu partout dans le décor fantasmagorique, balançant entre invasion végétale et vestiges d’une décoration autrefois luxurieuse. Si on en croyait les deux ou trois bouteilles restées en place, un bar avait dû exister sur leur droit. Un autre comptoir s’élevait sur leur gauche sans que sa destination ne paraisse identique puisque dépourvu des installations nécessaire à cet effet. Non loin de lui, on pouvait deviner le reflet d’une porte d’acier encastrée dans le mur.
   - Probablement un ascenseur, se dit-il à la vue de la série de chiffre qui le surmontait.
   - Tu viens ?
   La voix de Nanou lui fit reporter son regard sur la fillette déjà au pied d’un imposant escalier. Comme son jumeau à une vingtaine de mètres, ce dernier rejoignait en une large boucle un premier étage ouvert sur le hall. Des restes de tapis subsistaient encore ça et là, marquant de tâches sombres les marches de marbre blanc. La rambarde de bois qui courait sur leur flan gauche avait beau être en un seul morceau, il préféra ne pas poser la main dessus de peur de la voir se désintégrer.
   Arrivée à l’étage la première, Nanou se contentant d’un regard par-dessus son épaule avant de s’engager dans un couloir attenant. L’endroit était si sombre que l’on ne pouvait en deviner la fin. Mark se demanda bien un instant s’il ne leur faudrait pas un peu de lumière pour poursuivre leur chemin mais, de toute évidence, cette pensée n’avait même pas effleuré sa jeune guide.
   - Ca ne doit plus être loin, se dit-il non sans essayer d’observer ce qu’il pouvait autour de lui.
   La paroi gauche du corridor était seule garnie de porte, toutes identiques. Bien qu’un espace régulier les séparent les unes des autres, celui-ci n’aurait certainement pas été suffisant pour y admettre un appartement. Compte tenu du reste du décor, les détails découverts au fur et à mesure de son avance lui fit entrevoir ce bâtiment comme un ancien hôtel. Pourquoi ces gens avaient-ils choisi un tel endroit pour s’installer ? Cette cité était pourtant dotée d’un échantillon d’habitations suffisamment vaste pour y trouver quelque chose de plus petite et plus commode.
   - Attention aux deux marches !
   Parfaitement au courant de leurs emplacements, Nanou s’était contentée de les survoler d’un petit saut. L’obscurité presque totale ne la décourageait décidément en rien, preuve d’un passage fréquent en ces lieux.
   - Il va falloir monter encore d’étage.
   Mark ne s’était pas attendu à être soudain inondé de lumière, peut-être parce que la fillette n’avait jamais changé son allure, se suffisant d’un bras tendu pour ne pas s’écraser contre la porte qu’elle venait de pousser de côté. Après avoir put enfin retirer la main venue instinctivement protéger ses yeux, il découvrit un cadre d’escalier de béton éclairée d’une vitre qui courait telle un ruban interminable sur le mur qui lui faisait face. Nanou l’avait déjà allègrement avalé et c’est en portière qu’il la retrouva à l’étage supérieur.
   Un brouhaha lointain de rires et de cris d’enfants l’accueillit dès ses premiers pas sur un balcon intérieur ouvert sur le cœur béant de l’immeuble : un jardin gigantesque. Intrigué, il s’approcha aussitôt de la rambarde.
   - Ils ne sont quand même pas tous de la même famille ? se dit-il alors surpris à la vue d’une dizaine d’enfants de tous âges qui jouaient près d’une espèce de piscine.
   De réponse, il ne put en demander, coupé dans son élan par un chœur de voix en train d’interpeller son guide. Un regard dans sa provenance lui suffit pour découvrir un petit groupe de filles de l’âge de Nanou et d’un garçon un peu plus vieux. Probablement à cause de la colonne derrière laquelle il s’était retrouvé, aucun d’eux ne l’avait encore remarqué et c’est d’un pas résolu qu’ils se dirigeaient dans leur direction.
   - Eh ! fit l’une des fillettes. Nassa te cherche partout ! Tu n’as pas encore fait tes corvées !
   - Je sais, répliqua Nanou évasive.
   - Dis, où est-ce que ... tu es allé...
   Sans l’élan du début de sa question, le petit garçon n’en serait certainement jamais parvenu au bout. Ahuri, il fixa un long instant cet homme soudain apparu de derrière la colonne, incapable de sortir le moindre son de sa bouche pourtant ouverte. Contrairement aux apparences, ce n’était pas tant son existence que sa présence en ces lieux qui l’avait tant stupéfait. Mark en eut d’ailleurs bientôt la preuve.
   - T’aurais pas dû l’amener ici, laissa échapper une autre fillette.
   - Grand-père ne va pas être content, ajouta le petit garçon à nouveau en possession de sa voix.
   - On verra bien, rétorqua Nanou dans un haussement d’épaule.
   A la vérité, elle était assez fière de l’événement qu’elle venait de créer. L’arrivée des étrangers n’était pas passé inaperçu et, malgré la curiosité qu’ils avaient pu susciter au sein de leur petite communauté, les observations étaient restées lointaines. Elle était la seule à avoir osé s’en approcher, outrepassant peurs et interdits, et en avoir ramené une preuve vivante lui assurait une véritable célébrité.
   - Tu viens.
   Elle s’était saisie de sa main dans le seul but de titiller un peu plus la jalousie de ses petits compagnons, Mark s’en était bien rendu compte. Docile, il lui emboîta le pas, un air amusé sur les lèvres. Derrière, les trois enfants ne furent pas longs à imiter le mouvement, trop curieux de connaître la réaction de celui qu’ils nommaient « grand-père » pour hésiter un instant de plus.
   Aucun des membres de sa jeune escorte ne prononça la moindre parole tandis qu’ils remontaient le balcon brodé tout autour de l’immeuble pour atteindre le seul escalier en mesure de les descendre dans le jardin.
   Une flore hétéroclite y avait élu domicile, tout comme dans le reste de la cité, mais ici, elle avait des airs de paradis. Probablement entretenue, elle faisait moins sauvage, et puis, il y avait cette brise qui, à l’ombre d’arbres immenses, glissait dans l’air un bruit d’eau et de rires d’enfants mêlés de parfum de fleurs.
   Son passage au milieu de ce havre de paix fit pourtant des ravages. A sa vue, la plupart des résidents avaient cessé leurs activités, se contentant pour certains de le suivre du regard, s’engageant pour d’autres aux côtés de son escorte. A son grand soulagement, cette procession ne fut que de courte durée. Sitôt le jardin traversé de part en part, Nanou le fit entrer dans une pièce aux murs couverts de livres. Derrière eux, les têtes s’agglutinèrent, mais personne ne fit mine de les suivre.
   Assis dans un fauteuil à bascule, un livre sur les genoux, un homme d’un certain âge les regarda approcher d’un œil placide.
   - Tu n’as pas pu t’empêcher d’y aller, constata-t-il dans un mouvement de tête désabusé alors que ses deux visiteurs s’arrêtaient à quelques pas.
   Nanou ne se justifia que d’un sourire d’excuse. L’homme laissa échapper un léger soupir, conscient à son œil coquin qu’elle n’en éprouvait aucun remord.
   - Nous en reparlerons plus tard, fit-il après avoir laissé son livre sur une petite table afin de se lever. Je m’appelle Galmor et vous souhaite la bienvenue dans notre cité.
   Mark n’eut pas le temps de se présenter à son tour, devancée par Nanou. Cela ne le dérangea pas, l’esprit de toute manière ailleurs. Preuve de ses interrogations, un léger froncement de sourcil marquait son visage, réaction que Galmor ne manqua pas d’accueillir d’un sourire.
   - Personne ne vient ici par hasard et la seule raison qui peut vous y avoir contraint suffit à mes yeux à ne voir aucun danger dans votre présence. Dites-moi, reprit-il l’air plus grave. Mes petits espions m’ont dit que quelqu’un de votre groupe était malade ?
   Mark approuva d’un signe de tête.
   - Une jeune femme. Elle a été blessé par une sorte de mollusque dans les marias hier.
   - Un mollusque ?
   - Oui. Elle a d’abord cru qu’il s’agissait d’une pierre multicolore mais quand elle a voulu le prendre, des espèces de tentacules sont venues s’agripper à sa cheville.
   Un pli soucieux naquit sur le front du vieil homme.
   - Est-ce que vous permettriez que je regarde sa blessure ?
   - Pourquoi ?
   Mis en alerte par sa réaction, la question s’était faite directe. La réponse le fut moins.
   - Bah, ma petite troupe m’en fais voir de toutes les couleurs, alors peut-être que je pourrais vous être de quelques utilités...
   Mark le fixa un instant. L’explication lui était insuffisante mais, compte tenu de leur impuissance avérée à soulager Leah, il lui fallait bien avouer qu’un peu d’aide n’était pas de refus.
   - Nanou vient de me proposer une idée intéressante, reprit Galmor après que la fillette eut profité de ce temps de réflexion pour glisser quelques mots à son oreille. Que penseriez-vous de venir vous installer ici ?
   La proposition était difficile à refuser. Il ne s’y essaya d’ailleurs pas.
   - Bien, alors Torim va vous accompagner avec un brancard.
   Le jeune garçon ne fut pas le seul à quitter l’encadrement de la porte où tous s’étaient jusqu’ici agglutinés. Mus par une volonté unanime, ce départ en masse ne passa pas inaperçu mais, des deux adultes, seul le maître des lieux en compris le sens.
   - Je crois que vous aller avoir droit chacun à votre chambre, fit Galmor avec un large sourire amusé.
   Prête à revenir avec lui vers leur point de départ, Nanou s’était déjà accrochée au bras de Mark lorsque Torim et le brancard apparurent de l’autre côté de la porte.


   L’absence de Cobra commençait à se faire longue, mais ni Graig ni Tamra n’en avait pour autant décidé de réveiller le reste de leurs compagnons. Qu’auraient-ils d’ailleurs bien pu leur dire ? Leur ignorance des faits était totale et ne justifiait en rien une nouvelle privation de sommeil.
   Cela ne signifiait pourtant pas qu’ils considéraient cette disparition comme anodine. Mark ne faisait jamais rien pour rien, ils ne le savaient que trop et son départ précipité les avait gratifié d’un malaise plutôt difficile à gérer.
   - Ca va bientôt faire une heure, murmura Tamra le regard perdu sur la cité.
   Ils s’étaient installés près du balcon, appuyés l’un contre l’autre comme pour se donner le courage d’attendre. Graig resserra un peu plus ses bras autour d’elle. A ce constat, il avait bien peu de chose à offrir.
   - S’il avait eu des ennuis, il aurait appelé, répondit-il sans que cela ne parviennent lui-même à le rassurer.
   Le silence avait une fois de plus reprit possession des lieux. Tamra laissa échapper un soupir, jugeant cette présence par trop lourde de plus en plus détestable.
   - Tu veux quelque chose à boire, fit-elle déjà en train de se relever.
   - Ca va, merci.
   Elle ne pouvait dire qu’elle en ait elle-même réellement envie, mais elle avait besoin de bouger, histoire de tromper son inquiétude. Sur le trajet vers le coin à provision, elle ne manqua d’ailleurs pas faire quelques détours, vérifiant l’était de Leah avant d’aller remonter la couverture de Sania. A chaque fois, elle prit tout son temps, tout comme elle le fit ensuite pour revenir vers son mari.
   - Tu n’en veux vraiment pas ? demanda-t-elle son gobelet à quelques centimètres de la bouche.
   Mais jamais elle ne put lui faire atteindre son but, soudain figée telle une statue, les yeux ronds de stupéfaction.
   - Eh... regarde....
   Comme sa femme avant lui, ce fut moins la découverte de Mark, tout juste apparu sur la place, que celle de son curieux équipage qui le sidéra.
   - D’où y sortent ceux-là ? murmura-t-il à la vue des enfants.
   Considérant leur certitude d’être dans une ville fantôme, la question avait son importance.
   - Dis, je crois que cette fois on devrait les réveiller.
   Et cela se fit en douceur, jugeant l’un et l’autre que leurs visiteurs seraient déjà une surprise bien assez grande. Evidemment, leur petit groupe ne ressentit aucun besoin de se presser de quitter les bras de Morphée. Tous étaient donc encore avachis sur leur couchette de fortune lorsque le trio pénétra dans la pièce.
   - Mais... Qu’est-ce que... ?  
   Malgré les apparences, Daran exprima un sentiment général.
   - Si vous le voulez bien, on va remettre les explications à plus tard. Pour l’instant, on déménage.
   La réplique du pirate les laissa coits. Le ton comme son contenu ne leur avait laissé aucune possibilité d’insister et, plutôt indécis sur la conduite à tenir, ils restèrent un long instant à l’observer, immobile.
   - Sania, range ces couvertures s’il te plaît.
   Sans obsession sur les motivations de son frère, Tamra avait été la première à quitter la léthargie collective pour aller prêter main-forte à l’installation de Leah sur le brancard. Graig et Geln n’ayant pas tardé à l’imiter, les Dariens croisèrent leurs regards. Une fois encore, que faire d’autre que de suivre le mouvement ?
   - On peut au moins savoir où on déménage ? lâcha Dlivas dans un soupir.
   - A l’hôtel. Au fait... J’espère que vous aimez les enfants...
   Le léger sourire échangé avec Nanou ne fit qu’accroitre leur perplexité. Mark ne leur laissa pourtant pas le loisir de s’y attarder. Le brancard à peine levé de concert avec Graig, il s’était dirigé vers la porte, sonnant leur départ sans autre espèce de concertation.
   - Je peux te le porter si tu veux...
   Sania suspendit son geste, à moitié courbée sur le sac qu’elle s’apprêtait à balancer sur son épaule.
   - C’est gentil, merci, répondit-elle un peu surprise à la vue du jeune garçon arrivé avec son père.
   - Moi, c’est Torim, lança-t-il dans un sourire avant de s’emparer du sac.
   - Sania, fit-elle sans omettre de le lui rendre.
   Il devait avoir un an de plus qu’elle, tout au plus, ceci dit, il n’avait plus vraiment l’air d’un enfant. Son regard clair était sûr et franc. Il avait la couleur de l’émeraude, comme celui d’Alen.
   - On y va ?
   Sania rosit, gênée de l’avoir ainsi dévisagé. Elle n’osa d’ailleurs plus le regarder, ce qui la fit s’élancer derrière le reste du groupe plus vite qu’un coup de vent.
   Le chemin ne fut parsemé que de bien rares bavardages. Impatients d’assouvir leur curiosité, leurs pensées ne semblaient avoir d’autres intérêts, les laissant seuls face à leur imagination.
   - On y est !


Texte sous protection juridique auprès de Copyright France (12 mars 2008)
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Par Sandy - Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
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