Mes mondes
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Episode 39 |
Aucune remarque ne précéda la fin de la communication, mais
fallait-il le préciser, il ne se serait de toute façon pas attendu à en recevoir une. Cela venait peut-être du ton de sa voix ou tout simplement de sa manière de prendre les choses en main,
toujours est-il que personne n'aurait songé à lui en retirer les rennes.
- Geln, tu t'occupes des corps et n'oublie pas de détruire leur rapport, ajouta-t-il alors que celui-ci demandait déjà à Daran et Kervis de lui donner un coup de main. Toi,
reprit-il ensuite en se tournant vers Vileïn, tu sors tout ce dont on va avoir besoin de la charrette. Si ça ne vous pose pas de problème, poursuivit-il à l'adresse de Deger, on va vous la
laisser avec les bêtes.
Le fermier l'en remercia d'un signe de tête. Deux slaks de plus pour le travail des champs, c'était une véritable aubaine.
- J'aimerais que vous essayiez de me trouver une grosse poutre d'environ un mètre ainsi que des cordes, reprit-il en regardant cette fois Deger et son fils. Toi, termina-t-il
enfin par Sania, tu vas me couper quelques branches bien garnies.
Était-ce les suites de sa mauvaise humeur ou bien simplement parce qu'elle était blessée, en tous cas, Léah fut la seule de leur groupe à ne pas avoir été investie d'une tâche
quelconque.
- Ca va votre bras ? s'inquiéta Edena venue s'asseoir à côté d’elle.
- Ce n'est pas bien grave, répondit-elle dans un maigre sourire.
- Il n'est pas très reconnaissant votre ami, reprit la fermière non sans la considérer d'un air navré.
Léah se contenta d'un léger haussement d'épaule. Ses réactions ne lui avaient jamais été faciles à cerner, mais aujourd'hui, au-delà de l'incompréhension, elle se sentait surtout
blessée.
- C'est tout ce qu'on a trouvé.
- Y'en a assez ?
Deger et son fils, suivis de près par Sania, venaient d'apporter leur butin aux pieds du pirate.
- Ca ira, répondit-il une fois la poutre, les cordes et le feuillage jaugé d'un simple coup d'œil. Venez !
Il leur fallut attendre d'être arrivés près de la voiture où les corps des miliciens s'entassaient peu à peu sur la banquette arrière enfin savoir à quoi tout cela allait
servir.
- Alors..., on va commencer par attacher les branches tout autour de la poutre puis on l'accrochera au pare-chocs avec la corde.
- Pourquoi ? fit Sania perplexe.
- Et bien, en se faisant traîner derrière la kartrav, elle effacera les traces de ses roues et personne ne saura jamais qu'ils sont venus jusqu'ici.
Simple mais efficace.
- Besoin d'un coup de main ?
Sa tâche de nettoyage terminée, Geln était venu les rejoindre à l'arrière de la voiture.
- C'est bon, on a bientôt fini, répondit Cobra tout en vérifiant la fixation des cordes autour du pare-chocs.
Comme les autres, Vileïn était en train de regarder les finissions du "brouilleur de piste" lorsqu'une main se posa sur son épaule.
- Écoute, Edena et moi on a décidé de vous laisser prendre toutes les provisions que vous voulez pour rien.
- ... Merci...
En fait, il n'avait trop su quoi répondre d'autre à cette offre si généreuse.
- Bah, c'est normal. Avec cette histoire, vous n'auriez pas pu vous ravitailler avant les contés voisins et puis, vous nous tirez d'un mauvais pas, termina-t-il dans un mouvement
de menton vers le tout-terrain.
- On vous devait bien ça, répliqua-t-il avant de se tourner vers Léah. Tu me donnes un coup de main ?
Geln n'attendit pas que les nouvelles réserves aient rejoint les sacs de toile fournies par Edena pour quitter la ferme. Graig et les autres devaient commencer à trouver le temps
long au bord de leur route, et puis, l'endroit était devenu trop risqué pour les y laisser poireauter plus longtemps. Que ce soit ici ou là-bas, la seule façon d'éloigner un tant soit peu
l'épée de Damoclès pointée sur leur tête était de s'en remettre au fleuve au plus vite, alors pourquoi perdre un temps devenu précieux ?
Le ronflement du moteur à l'approche du carrefour fit un peu sursauter tout le monde, mais le visage connu qu'ils devinèrent bientôt derrière le volant eut tôt fait de calmer les
esprits.
- On ne va quand même pas la laisser au milieu du chemin ? lâcha Graig en stoppant la voiture à leur hauteur.
Geln n'en avait jamais eu l'intention. Retirer cette voiture des regards équivalait pour eux un temps de tranquillité plus long, ne pas en profiter aurait été suicidaire.
- Aidez moi à la pousser dans ce talus, lança-t-il en ouvrant sa portière.
Il n'était pas bien profond, mais tapissés de fourrés, ceux-ci suffisaient presque à eux seuls à engloutir la preuve de leur forfait.
- Avec quelques branches en plus, ce sera parfait, commenta Dylas d'un ton satisfait.
Ils n'avaient pas besoin d'être plus de deux pour cette tâche. Les autres les regardèrent faire, sagement installés près de leurs uniques biens en ce bas monde : les sacs retirés
de la charrette.
- Au fait, où est-ce que vous l'avez mise ? demanda Geln curieux.
- On l'a abandonnée un peu plus haut sur la route avant de libérer les slaks, répondit Graig tout en posant son bras sur les épaules de sa femme venus les rejoindre. Dis-donc,
reprit-il presque aussitôt, qu'est-ce qui s'est passé là-bas ?
- Banal, répliqua son compagnon. Le cicatriseur est tombé par terre et évidemment ça a mis nos chers Zorgiens en transe. Enfin, le problème a été vite réglé.
Peut-être aurait-il poursuivi sur l'incident entre Mark et Léah si Dylas n'avait pas donné le signal du départ en ramassant le sac des provisions.
- Juste un détail, lança Geln alors que tous s'apprêtait à suivre son exemple. D'après le fermier, les rives du fleuve sont très marécageuses et il nous a conseillé de ne pas
nous approcher de trop près des mares d'eau : paraît qu'il y a des bêtes pas très accueillantes.
Du côté de la ferme aussi l'heure du départ avait sonnée. Dernier signe de reconnaissance, Deger les accompagna jusqu'aux abords du fleuve, l'esprit et la bouche pleins de
recommandations.
- Je sais que la remise n'est pas à l'autre bout du monde, mais le chemin n'est pas toujours facile, alors même s'il reste plus de deux heures avant le couché du soleil, ne
traînez pas en route.
- Ne vous en faîtes pas, tout va bien se passer, fit Vileïn touché par son inquiétude.
Là n'avait pas été son intention, mais Deger comprit qu'il en faisait peut-être un peu trop.
- J'espère que nous vous reverrons un jour, reprit-il en posant la main sur son épaule.
Puisqu'il avait décidé leur séparation, chacun se conforma à la forme simple mais sincère de ses adieux avant de disparaître en file indienne le long des rives humides. Vileïn en
avait pris la tête, porté là par son ancienne mais unique connaissance des lieux.
- Faites attention où vous mettez les pieds.
Loin de présenter d'extrêmes différences avec les forêts qu'ils avaient déjà eu à traverser, il valait mieux ne pas trop se fier aux apparences. Elles pouvaient parfois être
trompeuses, ainsi, par exemple, la plupart des plans d'eau dont le fermier leur avait parlé ne se montraient pas au grand jour, camouflés par des tresses de feuillages, ou tout simplement
recouvert d'une mousse aux allures de gazon fort dangereux à vouloir considérer comme des raccourcis.
- Les voilà ! lâcha Vileïn.
L'écartement de quelques branchages envahissants lui avait fait découvrir leurs compagnons installés près d'un rocher plutôt volumineux.
De leur satisfaction à se retrouver sain et sauf ne naquit aucune extravagance. Les retrouvailles furent même des plus anodines, éclipsées par des préoccupations difficiles à
contenir.
De l'attitude de leurs hommes, elles avaient déduits le caractère éphémère de cette petite halte. Tamra et Léah s'étaient ainsi contentées de l'échange d'un sourire pour toute
conversation. C'était là quelque chose d'anodin et pourtant, surprise de son peu d'entrain, la jeune journaliste s'était instinctivement accroché à un regard dont elle ne tarda pas à mettre
le nuage triste et sombre en rapport avec l'humeur grinçante de son frère. Que s'était-il passé ? Elle mourrait d'envie de le savoir, malheureusement, elle n'eut même pas le temps d'ébaucher
une tactique d'attaque.
- Eh, écoutez ! lâcha Graig.
- C'est une de leur navette, répliqua Daran les yeux levés vers la cime des arbres.
L'ombre de l'appareil projetée sur le sol leur parvint bien avant son passage, mais elle eut des conséquences tout aussi explosives.
- Tous à couvert ! cria Cobra le geste déjà mêlé à la parole.
Chacun plongea vers la cachette qu'il jugea idéale, fourrés, pierres, vidant en moins d'une seconde le sentier de leur présence.
- Reste à espérer qu'ils n'ont pas de détecteurs trop sophistiqués, se dit Geln alors que l'engin glissait désormais juste au-dessus d'eux.
Ses craintes s'atténuèrent au rythme du passage inaltérable de l'appareil, néanmoins, pas plus que les autres il ne chercha à quitter son refuge avant que le bruit des
moteurs ne devienne un lointain souvenir.
Première à esquisser un mouvement, Léah n'en reprit pas pour autant sa place initiale. L'épais fourré derrière lequel elle s'était réfugiée lui avait réservé la surprise d'un sol suffisamment
moite pour que, libérée de tout danger, sa principale préoccupation soit de se nettoyer un peu.
- Ca devrait faire l'affaire, se dit-elle en avisant un petit plan d'eau clair apparemment inoffensif. Tiens, c'est joli...
Le temps de se laver les mains, ses yeux étaient tombés sur une espèce de cailloux multicolore, étincelant sous la caresse de l'un des rares rayons à avoir vaincu l'épaisse
végétation alentour. Curieuse, elle tendit bientôt les doigts vers lui, mais à peine eut-elle le temps de l'effleurer qu'il sembla tressauter. La surprise la fit tant sursauter qu'elle en
perdit l'équilibre, se retrouvant assise par terre alors qu’une dizaine de tentacules aussi fins qu'une tige de pâquerette se propulsait de la coquille sur une longueur d'au moins un mètre.
Plusieurs semblaient de toute évidence vouloir la prendre pour cible, malheureusement, si elle eut le réflexe de reculer, sa prestation ne fut pas suffisante. Trois des lanières translucides
s'enroulèrent in extrémis autour de sa cheville, l'empêchant de filer plus loin d'une force extraordinaire pour une espèce de mollusque gros comme un poing.
- Sale bête !
Elle avait beau eu secouer sa jambe dans tous les sens, les tentacules n'avaient pas cédé d'un millimètre, Elle n'avait pourtant pas l'intention d'y rester attaché à vie et, à
l'aide d'une pierre, elle se mit à taper sur les filaments à terre de toutes ses forces. Il lui fallut récidiver trois fois avant que le mollusque ne batte en retraite. Autour de sa cheville,
il avait laissé une espèce de bracelet d'égratignures qu'elle jugea assez bénignes pour se relever et rejoindre les autres sans plus attendre.
- Et bien, laissa échapper Vileïn en s'asseyant sur un rocher après s'être dépoussiéré. On dirait qu'ils ont sorti les gros moyens.
L'énergie dont se nourrissaient ces monstres volant était par trop considérable pour songer à les utiliser quotidiennement. La présence de l'un d'eux dans leurs environs semblait
de fait témoigner d'une volonté farouche de les retrouver.
- Même en pleine nuit, on sera facilement repérable sur le fleuve s'il y en a d'autres qui passent, fit Kervis l'humeur assombrie par sa propre réflexion.
La végétation des rives ne seraient pas suffisante à les protéger, tous s'en rendaient parfaitement compte.
- Il y aurait bien une solution...
Si Vileïn n'alla pas jusqu'au bout de sa pensée, ses compagnons Dariens n'eurent aucun mal à en comprendre la teneur.
- C'est de la folie ! s'exclama Dlivas.
D'autres n'étaient pas loin de penser comme lui et une rapide discussion sur le bien fondé de cette idée s’engagea sous les regards perplexes des Olans. Geln fut incapable de
résister à sa curiosité.
- Qu'est-ce qui se passe ?
- Vileïn propose de remonter le fleuve.
- Et... ? fit Graig qui ne voyait pas où était le problème.
- Et bien, ça nous ferait passer par la zone interdite.
- Zone interdite... ?
Daran eut un vague sourire d'excuse.
- C'est vrai que vous ne pouvez pas savoir... Il y avait une ville zorgienne un peu plus haut sur le fleuve. Il y a une centaine d'années, quelque chose l'a détruite, comme ça,
un beau jour. Si je dis "quelque chose", c'est que même les Zorgiens n'en ont toujours pas compris la raison. D'après l'histoire, après une explosion de lumière aveuglante suivie d'une
violente tempête de vent brûlant, la cité et ses habitants auraient été anéantis en l'espace de quelques secondes. Les survivants n’auraient eu droit qu'à un sursis. La plupart seraient morts
de maladies étranges au cours de mois qui suivirent, tout comme d'ailleurs les gens venus à leur secours ou en simples curieux au fil des ans. La zone a vite eu la réputation d'être mortelle
et tout le monde l'évite depuis, même les Zorgiens ne la survole pas avec leur engin.
- Évidemment, il y a toujours eu quelqu'un pour vouloir aller y jeter un œil malgré la menace, mais personne n'en est jamais revenu.
Mark et ses compagnons restèrent songeurs. Cette ville avait été irradiée, c'était évidement, mais depuis le temps, les effets avaient dû s'estomper sinon
disparaître...
- On ne peut rien faire d'autre, reprit Vileïn bien décidé à faire passer son idée. Entre les patrouilles terrestres et aériennes, on n’a aucune chance de s'en sortir, même par
le fleuve. La seule façon de nous en tirer c'est de traverser cette zone. Jamais ils ne penseront à ça.
Et pendant qu'ils chercheraient ailleurs, eux auraient le temps de filer le plus loin possible. L'idée tenait debout, évidement, pourtant tout cela leur ferait courir un risque
tout aussi grand.
- A-t-on seulement le choix, se dit Daran plutôt désabusé. Peut-être qu'en rasant le plus possible la rive droite on courra moins de risques..., proposa-t-il ensuite comme pour
adoucir une acceptation impossible à différer plus longtemps.
Tous l'avaient bien compris, quand bien même était-il difficile d'en accepter les implications. Il s'en suivit un silence hésitant, flottement que Cobra ne tarda pas à briser,
jugeant qu'ils avaient déjà assez perdu de temps comme ça.
Les sentiments nourris à l'égard de cette idée ne s'opposèrent pas à la reprise de leur avancement. La file indienne se reconstitua ainsi peu à peu derrière Vileïn, à peine
dérangée de quelques discrets soupirs.
A l'affût du moindre bruit en provenance du ciel ou de la terre, le petit groupe aux allures de serpent reprit son chemin entre végétations et marécages.
- Encore deux heures avant le couché du soleil, se dit Graig depuis le temps habitué aux rythmes naturels de Colis.
Deux heures. La couverture d'à peine deux kilomètres n'en demandait d'ordinaire pas tant, néanmoins, il sentait que cela pourrait bien leur être tout juste suffisant. La nature
avait un caractère plutôt difficile par ici. Décidée en rien à leur facilité la tâche, elle ne cessait de leur opposer milles petites misères, ce qui, mélangé à leur méconnaissance du
terrain, maintenait leur progression à l'allure fulgurante d'une tortue.
- Ehp, je crois qu'on a un léger problème, lança Vileïn.
Son arrêt brusque provoqua une collision en chaîne qui resserra par trop leur rang pour certains.
- Qu'est-ce qui se passe ? laissa échapper Kervis dont le souffle avait été coupé par sa prise en sandwich entre Daran et Cobra.
- Le sentier a été englouti par le marais.
Il avait même pris des proportions gigantesques. Arbres et autres fourrés baignaient dans l'eau sur une distance considérable, inondation probablement due aux pluies diluviennes
du jour précédant. Une traversé à pieds les aurait fait tremper jusqu'à la taille. Il n'y aurait rien eu de bien extraordinaire dans cet exercice si de longues silhouettes reptiliennes
n'affleuraient pas le bord de l'eau.
- Des pigors, commenta Vileïn. Ils vous coupent une jambe d'un coup de mâchoire.
- Charmant, souffla Geln soudain abandonné par toute envie de baignade.
- On en fait le tour ?
Le jeune Darien n'avait pas mis beaucoup de conviction dans sa proposition. Les rives du marais avaient été reléguées très loin. N'en connaissant pas le pourtour avec exactitude,
ce changement de direction pourrait bien, outre une perte de temps, les éloigner d'un but qu'ils ne savaient atteindre que par la rive.
- Non, répliqua Cobra. Par contre, on peu construire une passerelle avec le tronc d'un arbre. Les deux bouts de sentier qui restent sont assez proches pour servir d'appuis.
Texte soumis à la Société Suisse des Auteurs en 1995
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